Prévenir la charge raciale au travail à partir d’un angle intersectionnel : les membres de l’AFMD explorent le sujet
Le 9 décembre 2025, l’AFMD a réuni 12 de ses membres sur le thème de la charge raciale et ses effets au travail. Cet atelier exploratoire a été l’occasion de (re)découvrir le sujet, de montrer comment les discriminations raciales s’articulent et se renforcent, et d’identifier des leviers d’actions.
La charge raciale, qu’est-ce que c’est ?
Dans son ouvrage Le triangle et l'hexagone, réflexion sur une identité noire, Maboula Soumahoro définit la charge raciale comme « la tâche épuisante d'expliquer, de traduire, de rendre intelligibles les situations violentes, discriminantes ou racistes. ».
Au sein des collectifs de travail, les personnes non-blanches peuvent être victimes de micro-agressions perçues comme des remarques innocentes quand elles relèvent en réalité du racisme ordinaire : « Tu parles bien français pour un·e [...] ! », « […] est trop agressif·ve, trop froid·e, pas assez souriant·e », « Tu viens d’où ? Parle-nous de ton pays ! ».
Mais la charge raciale ne se limite pas à des remarques insidieuses et détournées, elle s'immisce dans bon nombre de situations : être la seule personne non-blanche de l’équipe, être repris·e constamment sur son ton, devoir rassurer son ou sa collègue qu’il ou elle n’est pas raciste, être mis·e en avant uniquement pour des communications internes liées à la diversité mais ignoré·e pour des projets stratégiques, ou encore être confondu·e avec une autre personne racisée de l’entreprise.
Entre essentialisation, tokenisation et assignation forcée à un rôle pédagogique malgré elles, les personnes racisées anticipent constamment des comportements discriminants, s’adaptent à leur milieu au point d’effacer leur identité, s’épuisent du fait d’une charge mentale accrue, et doivent développer des stratégies d’auto-défense peu viables pour elles et les collectifs de travail. C’est un fait, la charge raciale s’étend à l’ensemble de leurs parcours professionnels : de l’évolution de leur carrière à leur crédibilité dans les cercles d’influence, en passant par l’exercice de leurs missions au quotidien et leurs relations avec les équipes.
Les dimensions multiples de la charge raciale
Par ailleurs, la charge raciale ne s’exprimera pas de la même manière pour toutes les personnes non-blanches. Les femmes noires peuvent être victimes de stéréotypes racistes comme celui de la femme noire en colère et conflictuelle, là où les femmes qui portent le voile vont subir les stéréotypes islamophobes de la femme « soumise » ou encore de la « terroriste complice ». On assignera par ailleurs aux personnes perçues comme asiatiques les stéréotypes de la « minorité modèle » : timides, travailleuses… Loin d’être « positif » ou « émancipateur », ce modèle a été créé dans une logique raciste de comparaison et de minimisation des vécus et luttes des populations racisées, au détriment des personnes noires et nord-Africaines notamment. Il serait aussi intéressant d’étudier comment les personnes racisées elles-mêmes peuvent absorber des mécanismes discriminatoires, subir du racisme intériorisé, et ainsi contribuer à cette charge raciale en reproduisant des discriminations vis-à-vis de leurs pairs pour se rapprocher de la blanchité et des privilèges auxquels elle donne accès.
Quelles manifestations et quels mécanismes de la charge raciale dans le monde professionnel ?
Lors de l'atelier, l’AFMD et ses membres ont bénéficié des expériences et expertises d’Alexia Sena et de Marie Dasylva pour prendre de la hauteur sur le sujet.
La charge raciale produit une condition d’hypervigilance énergivore qui empêche la vie et réduit les personnes racisées à la seule survie. Style vestimentaire, coiffure, ou encore façon de s’exprimer, les personnes perçues comme non-blanches sur-conscientisent l’image qu’elles renvoient au sein de leur collectif de travail et s’y conforment constamment.
Au travail, la charge raciale se traduit aussi par un déni de compétences et des plafonds intégrés. Si le professionnalisme peut porter plusieurs visages, cette diversité est rarement acceptée. Marie Dasylva nous invite à nous interroger : qui a le privilège d’être jugé·e sur ses seules compétences ? Même le rapport à l’erreur est différencié, renforçant la pression pour les personnes racisées à se montrer irréprochables. Alexia Sena rappelle également les risques de diversity washing : les personnes racisées sont souvent symboliquement mises en avant au sein des organisations comme preuves de "diversité", sans garantie réelle de l'existence de pratiques de prévention des discriminations.
Enfin, la charge raciale se caractérise par un véritable phénomène de silenciation : d’un côté, les personnes racisées craignent d’être perçues comme "ramenant tout au racisme" et évitent ainsi d'en parler, et de l’autre, leurs allié·es risquent de se mettre en danger vis-à-vis de l’ordre établi et des personnes qui en bénéficient s’ils et elles interviennent et dénoncent le racisme.

Dans le monde professionnel, agir pour prévenir et traiter les impacts de la charge raciale
Au travail, la charge raciale a de nombreuses conséquences : elle peut causer stress, anxiété et dépression chez les personnes racisées, créer et amplifier des frictions et malentendus au sein des équipes, et limiter la culture d’inclusion, entre autres, pour les organisations.
Tout autant de raisons de se saisir du sujet, ce sur quoi l’AFMD et ses membres ont travaillé lors de l’atelier exploratoire en sous-groupes. Mesurer, garantir le respect de processus et dispositifs, former et sensibiliser, intervenir et soutenir... Il semblerait que les responsables EDI et leur direction, les manager·euses mais aussi les équipes aient à leur disposition un panel de leviers pour assurer l'inclusion des personnes non-blanches. La charge raciale n’est pas individuelle : la dénoncer, c’est le premier pas pour résister collectivement.
Envie de découvrir les outils créés à l'occasion de l'atelier ?
Ressources
- Alexia Sena, « Joyeux Bazar ». Podcast, Ausha. https://podcast.ausha.co/joyeux-bazar
- Douce Dibondo, « La charge raciale. Vertige d'un silence écrasant ». Livre, Payot et Rivages. https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/la-charge-raciale-9782228939126
- Maboula Soumahoro, « Le Triangle et l'Hexagone, Réflexions sur une identité noire ». Livre, La Découverte. https://www.editionsladecouverte.fr/le_triangle_et_l_hexagone-9782348041952
- Marie Dasylva, « Survivre au taf ». Livre, Éditions Daronnes. https://editionsdaronnes.fr/product/survivre-au-taf/