Mesurer les discriminations : une dynamique territoriale en plein essor
Depuis plusieurs années, les collectivités territoriales françaises s’engagent de manière croissante dans la mesure des discriminations sur leur territoire. Cette évolution s’inscrit dans un double mouvement : d’une part, la montée en puissance des politiques locales d’égalité et de lutte contre les discriminations ; d’autre part, le développement d’observatoires territoriaux visant à objectiver des phénomènes longtemps difficiles à quantifier. Des villes comme Montpellier, Lille, Rouen ou encore Villeurbanne ont ainsi structuré des dispositifs d’observation permettant de produire des données locales et d’orienter l’action publique.
Si
certains territoires ont choisi d’explorer les discriminations dans l’accès au logement, aux services publics ou aux transports, une majorité d’entre eux se concentre aujourd’hui sur l’accès à l’emploi. Ce choix s’explique par le rôle central du travail dans l’inclusion sociale et économique. Les méthodes mobilisées reposent souvent sur des opérations de testing1, qui consistent à envoyer des candidatures fictives comparables pour mesurer les différences de traitement. À la Métropole européenne de Lille (MEL), par exemple, un testing réalisé dans le cadre du projet MELODI a mis en évidence des écarts significatifs selon l’origine supposée des candidats, avec des taux de réponses positives pouvant varier du simple au double.
Le projet MELODI (Mesurer les discriminations dans l’accès à l’emploi), porté notamment par le laboratoire TEPP et l’Université Gustave Eiffel, constitue un cadre structurant pour plusieurs collectivités. Entre 2019 et 2022, plusieurs villes et métropoles – dont Lille, Rouen, Nantes, Grenoble ou encore Villeurbanne – ont participé à ce programme. L’objectif était de produire des données comparables à l’échelle nationale tout en tenant compte des spécificités locales. Les résultats confirment des discriminations persistantes : selon les secteurs et les territoires, les candidats perçus comme d’origine étrangère reçoivent entre 20 % et 50 % de réponses positives en moins que les candidats de référence.
Parallèlement, certaines villes ont développé leurs propres observatoires. À Montpellier, l’Observatoire des discriminations s’inscrit dans une démarche plus large d’analyse des inégalités territoriales. Il permet de croiser différentes sources de données (enquêtes, testings, données administratives) pour mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre. Les premiers travaux montrent que les discriminations ne se limitent pas à un seul critère, mais qu’elles peuvent être cumulatives (origine, lieu de résidence, genre), renforçant ainsi les inégalités d’accès à l’emploi.
Au-delà des résultats chiffrés, ces démarches traduisent une évolution majeure : les collectivités ne se contentent plus d’afficher des engagements, elles cherchent à objectiver les discriminations pour mieux agir. Le développement d’observatoires territoriaux et la participation à des projets de recherche comme MELODI témoignent d’une volonté de s’appuyer sur des données robustes pour concevoir des politiques publiques plus efficaces. Cette dynamique ouvre la voie à une meilleure compréhension des discriminations et à la mise en place d’actions ciblées, adaptées aux réalités locales.
C'est dans ce contexte que l'AFMD et France Urbaine ont réuni l'année dernière des acteurs des secteurs public et privé lors d'un webinaire soutenu par la DILCRAH. L'objectif était de partager une réflexion collective sur les leviers à leur disposition pour agir de manière plus professionnelle et mutualisée en faveur de la lutte contre les discriminations. Retrouvez ainsi en replay les interventions de Hadrien Bureau, Conseiller lutte contre les discriminations au sein de la DILCRAH ; Agathe Fort, Adjointe en charge de la santé, de la ville inclusive et de la lutte contre les discriminations à la Ville de Villeurbanne ; Nadou Lawson, Directrice Adjointe Diversité et Inclusion pour le Groupe Bouygues et Édith Maruéjouls, Géographe du genre, directrice de l’Atelier Recherche Observatoire Égalité, co-autrice de Faire société égale, Des outils pour agir.
Vous pourrez également retrouver prochainement notre entretien avec Marie Lahaye, Responsable de la Mission Égalité professionnelle et Inclusion pour la Ville de Paris et Catherine Petrovic, Directrice Diversité Équité Inclusion & QVCT chez Siemens, qui reviendront sur les outils à la disposition des entreprises et des collectivités territoriales pour mesurer les discriminations.
1Dernièrement la DILCRAH a lancé la plus grande campagne de testing, avec l'envoi de 16 000 faux CV répondant à 4 000 offres réelles d'emploi dans 20 secteurs d'activité différents, afin de mesurer le niveau et l'ampleur des discriminations dans l'emploi, notamment en raison de l'origine des candidats, réelle ou supposée mais aussi le sexe ou encore le lieu de résidence.
Pour en savoir plus sur le testing et les méthodes de diagnostics statistiques, veuillez vous référer à l'ouvrage Évaluer pour agir : les diagnostics statistiques au service des politiques d’égalité, publié par l'AFMD en partenariat avec ISM CORUM.